« Parle… en silence »

Du haut de mon tout petit âge, j’ai vu, entendu et vécu des vertes et des pas mûres. J’ai dû l’ouvrir plus d’une fois et j’ai appris à la fermer quand le silence était d’or. Je la fermais non pas parce que je n’avais pas les arguments mais parce que la personne en face de moi n’était pas apte à les entendre. Et quand je l’ouvrais, j’avais droit à des remarques et des commentaires méprisants et condescendants de la part d’hommes MAIS aussi de femmes, du genre « attention ! Tu l’ouvres souvent. Les hommes n’aiment pas ça ». Ces femmes-là étaient de toutes générations confondues (oui, même de la mienne) et je voyais qu’en effet, devant leur époux, leurs pensées et leurs idées soit passées au second plan soit étaient inexistantes.

J’ai alors ravalé mes pensées et mes convictions. Là où j’ai grandi, le mariage est au centre de tout; signe de réussite. Je voulais donc, plus que tout, me marier alors j’ai cru que parler, dire « non », défendre mes idées allaient être un frein pour que j’y parvienne. Alors devant mon père, mes frères, mes amis, mes beaux-frères, mes cousins, bref, toutes figures masculines autour de moi, j’ai mis mes pensées, mes idées et mes opinions en sourdine. Et quand j’ai commencé à l’ouvrir, j’ai réalisé que cette histoire d’hommes qui n’aimaient pas quand les femmes pensent, parlent et agissent était FAUSSE. Il ne fallait absolument pas en faire une généralité. Effectivement, certains sont partis, d’autres sont encore là avec des « hum d’accord. T’as raison » pour me faire taire. Mais j’en ai vu d’autres qui aimaient justement quand je parlais et agissais, m’applaudissaient et me regardaient amoureusement quand je m’exprimais. Alors, j’ignore ce que pensent les autres hommes mais nous ne sommes ni vos ennemies ni vos adversaires. Une femme qui rend l’implicite explicite, l’invisible visible n’est pas une menace.

J’ai toujours refusé de me considérer féministe parce que comme pour beaucoup de choses, le terme a évolué et ce que je vois et entends majoritairement sur ce mouvement-là n’est pas mon combat actuel. Si je suis féministe, le féminisme auquel j’appartiens est celui qui fait tout passer par l’art. Celui qui se sert de l’écriture et du spectacle pour dénoncer et toucher, du dessin et de la peinture pour illustrer, des mélodies et de la danse pour apaiser. Ce féminisme-là existe encore, heureusement. Je ne veux plus qu’on me regarde d’en bas mais on ne rabaisse personne pour monter. Si pour vous mon combat est trop difficile à catégoriser, alors ne le catégorisez pas. Je suis simplement une artiste et c’est largement suffisant.

Un jour, une des femmes de ma vie a dit « ne nous trompons pas de combat, les filles ». Eh oui les filles ! Je sais que plus le temps passe, plus la difficulté s’accroît et l’objectif semble s’éloigner, mais on garde la tête sur les épaules, on essaye du moins. Si je devais reformuler la phrase de Raïnat, je dirais que lorsque le sang-froid se fait rare et que la rancœur prend place, jetant un œil sur notre armure et notre arme pour nous rappeler pourquoi nous avons décidé de nous battre. Ne changeons pas de raisons en cours de route, ne transformons pas ces armes en armes vicieuses. Le but n’est pas de changer de destinataire à l’inégalité mais de l’effacer.

Alors ne vous méprenez pas les hommes de ma vie, comme vous dites « que serait un monde sans femmes ? », je me demande aussi souvent « que serait-il sans vous ? ». Si Dieu (ou l’Univers) a inventé l’homme, la femme, la faune et la flore ce n’est pas pour rien et que donc on ne peut amputer l’un ou l’autre. Le monde serait en total déséquilibre. Nous avons besoin les uns des autres.

Elle, ce n’est pas moi.

Image de Raïnat Aliloiffa.

Je vais bien.

Photo prise par Raïnat Aliloiffa.

Vous vous rappelez de quand je parlais de tabou sur le mal-être psychologique et mental à Mayotte? J’ai, pendant des années, mené un long combat contre celui-ci, je suis même passée pour la relou de service à tout le temps broyer du noir, à ne vouloir rien faire, alors qu’aux yeux de la médecine, j’étais dans un mal-être profond et un diagnostic avait été posé. Énormément de choses participaient à cet écroulement psychologique… Vous voyez comment j’ai moi-même du mal à parler de dépression? Je pense que cet état mental, psychologique et même physique m’a tellement traumatisée que je veux à tout prix me convaincre que c’en était pas un. Il a duré au point où j’étais persuadée que c’était mon état d’esprit normal, alors qu’en réalité, je me suis vue sombrer, mais une fois dans le noir, j’ai oublié que j’avais connu la lumière. Elle remonte à longtemps… très longtemps. Mais, aujourd’hui, je vais bien, après plusieurs années dans l’obscurité, j’ai pu y produire ma propre lumière et y rester. Je ne voulais pas et ne veut pas quitter l’obscurité. C’est elle qui nourrit la plupart de mes feuilles blanches. J’y réside désormais avec toute mon aura. Si je pars, je ne serais pas sûre de ma plume, elle est mon énergie mais ne m’épuise plus. Elle me sert. Je l’aime. J’aime la mélancolie, j’écris la mélancolie, j’ai des périodes mélancoliques mais je ne suis pas mélancolique. Et c’est là toute la différence.

J’ai été dans un sale état pendant plusieurs années. J’ai mis du temps à réaliser que j’allais mal. Quand je l’ai compris, il m’a fallu encore des années et diverses méthodes pour trouver les origines de mes maux. La première a été l’écriture. D’aussi loin que je me rappelle, elle a toujours été là. Elle m’a toujours accompagnée et c’est elle qui m’a aidée à ne pas avoir peur dans la noirceur. J’ai ensuite expérimenté le sommeil, la méditation, la lecture, le développement personnel, les médicaments avant de consulté une spécialiste de la santé mentale. Ce tabou sur la santé mentale et psychologique à Mayotte je l’ai plus ou moins connu. Mes proches étaient partagés. Je me suis évidemment prise des remarques du genre « tu n’as rien, tu es juste un peu fatiguée », « arrête de te rendre folle, c’est pas pour nous, ça ». Je n’ai pas réussi à débattre plus longtemps avec eux. D’autres ont vu l’état dans lequel j’étais, et même si quelques-uns n’y croyaient pas, ils voulaient me voir vivre et m’ont donc accompagnée et soutenue. D’autres, ayant vécu ou étant en train de vivre la même chose, si ce n’est pire, m’ont écouté. Ils savaient que lorsque nous vivons cela, nous ne demandons qu’à être écouté, pas forcément compris ni rassuré mais juste écouté… même quand nous ne parlons pas. L’écoute n’a pas forcément besoin de parole. Écouter veut aussi dire accepter les mots silencieux.

Je sais que je ne suis pas un cas isolé. Je sais aussi que beaucoup se voilent la face car trop de paroles maladroites sont sorties des bouches de l’entourage. La faute à qui? Aux mentalités qui stagnent?

C’est ce que je pensais.

Image de Raïnat Aliloiffa.

Toi.

Image de Raïnat Aliloiffa.

Dis-moi.

Image de Raïnat Aliloiffa.

Papa m’a dit.

Image de Raïnat Aliloiffa.

C’est le dernier… Prends soin de toi.

Image de Chrismarchesiphotographe

– Prends soin de toi.
À ces mots, elle voulut se rouer de coups, se rouler par terre et crier. Elle savait que cette phrase allait arriver tôt ou tard. Mais, elle ignorait que cela allait arriver aussi tôt. Ou ce qui est arrivé tôt c’est peut-être ses sentiments. Alors, la phrase est arrivée tard. Il lui lança cette phrase tout en sachant pertinemment qu’elle avait prévu de prendre soin d’elle mais aussi de lui à ses côtés. Elle le lui avait dit dans un regard, des caresses, un baiser et des mots… des maux. Les larmes montent et avant qu’elles ne coulent, elle lui répond :
– Je t’aime… je n’attends aucun retour mais je voulais te le dire vu que je n’ai plus rien à perdre.
Ses mots résonnaient à la fois comme un cri de désespoir mais aussi un adieu. C’en était un mais lui comme elle savaient qu’elle n’allait pas tenir la distance, qu’elle lui écrirait des messages qu’il ne recevrait jamais. Ils savaient tous deux qu’ils se laissaient de façon consciente et officielle mais que leurs inconscients allaient davantage se rapprocher. Ils savaient qu’ils méritaient mieux que la torture psychique, qu’une histoire imaginaire mais ils avaient déjà atterri sur l’île du possible inconscient.
– Bisou.
– C’est le dernier.
– C’est le dernier officiellement mais il y’en a d’autres qui s’enverront par la pensée.
– Ciao.
Elle raccroche et à ce moment-là elle pouvait crier de douleur… mais elle avait un monde à duper. Elle ravale alors ses larmes au point de se mentir à elle-même et de croire en son mensonge, met du labello et part amuser la galerie qui attendait son clown.

Deux points, ouvrez les guillemets… Oui.

Image de Raïnat Aliloiffa.

La différence.

Image de Raïnat Aliloiffa.